Assis dans une cage en verre, Nikita Tikhonov et Evguenia Khassis se tiennent par la main, sans un regard pour ce qui se passe dans la salle 507 du tribunal de Moscou, mardi 15 mars. Comme le veut l'usage, les deux accusés comparaissent en cage. C'est la huitième audience depuis l'ouverture du procès, le 21 février. Indifférent à ce qui l'entoure, le couple ne voit rien, ni la blonde policière occupée à se mirer dans la vitre du box ni les jurés aux regards scrutateurs. Ils semblent suivre de loin les prises de bec entre le juge, le procureur et leurs quatre avocats.
Nikita Tikhonov, 31 ans, militant du groupe ultranationaliste Rousski Obraz ("Modèle russe"), est accusé d'avoir assassiné par balles Stanislav Markelov, avocat et militant des droits de l'homme, ainsi que la journaliste Anastasia Babourova. La scène s'est déroulée le 19 janvier 2009, en plein jour et en plein centre de Moscou, rue Pretchistenka, à 300 mètres de la cathédrale du Christ-Sauveur.
Le procureur montre à chacun des vingt jurés présents (douze permanents, huit suppléants) les images prises ce jour-là par les caméras de la rue. On y voit des silhouettes encapuchonnées, difficiles à identifier. Evguenia Khassis, 25 ans, est soupçonnée d'être l'une de ces silhouettes. Selon l'accusation, ce jour-là, la jeune femme faisait le guet pour le compte de son compagnon, c'est elle qui l'aurait guidé sur les pas des victimes. Elle risque de huit à vingt ans de prison pour complicité, lui encourt la perpétuité. "Avez-vous des questions ?", demande le juge aux jurés. Pas de questions.
A voir ce jeune homme brun au visage poupin roucouler avec sa belle dans le box des accusés, on a peine à croire qu'il a pu tirer deux balles à bout portant dans la tête de l'avocat, puis une troisième dans celle de la journaliste qui tentait de s'interposer. Selon des témoins, le meurtrier au visage caché par une écharpe, a agi avec un sang-froid de professionnel, s'éloignant tranquillement à pied en direction de la station de métro Kropotkinskaïa, après avoir rengainé son arme.
Or, selon ses proches, Nikita Tikhonov "ne sait pas tirer". Cet ancien étudiant de la faculté d'histoire de l'université de Moscou passait le plus clair de son temps à éditer la revue mensuelle de Modèle russe. Selon ses adhérents, Modèle russe n'est "ni un gang criminel, ni une agence de pub, ni un parti politique, il est les trois à la fois". Nikita Tikhonov également a bien des facettes. La justice le soupçonne d'avoir pris part en 2006 au meurtre collectif d'Alexandre Rioukhine, 19 ans, tué parce qu'il appartenait à la mouvance "antifa", la jeunesse antifasciste, en guerre ouverte contre les ultranationalistes.
A l'époque, l'avocat Stanislav Markelov, représentant légal de la mère d'Alexandre Rioukhine, avait fait des pieds et des mains pour que les auteurs du crime soient traduits devant un tribunal. Nikita était au nombre des inculpés. Sans attendre la tenue du procès, il a opté pour la clandestinité. Grâce à ses bonnes relations dans la police et au FSB (services de sécurité), il s'est procuré sans difficulté deux vrais-faux passeports.
Pour gagner sa vie, il réparait des armes. C'est ce qu'il a raconté aux policiers venus l'arrêter le 4 novembre 2009. L'embêtant, c'est qu'il avait chez lui l'arme du double meurtre, un pistolet Browning M1910. Nikita s'est justifié. Non, il n'a pas tué, il s'est contenté de réparer le Browning pour le compte d'un "copain" qui le lui avait confié, et ce bien après le double assassinat. Faux, ont confié à la police Ilya Goriatchev et Sergueï Erzounov, ses anciens camarades de Modèle russe. Ils disent que Nikita et sa compagne ont tout organisé. Le couple s'en est même vanté devant eux à l'été 2009. Ces témoignages auraient dû rester confidentiels. Pourtant, les procès-verbaux se sont vite retrouvés en accès libre sur le Net. Qui les a transmis ? Personne ne peut le dire, mais l'affaire a semé la zizanie dans les milieux ultranationalistes, où les justiciers avides de châtier les "traîtres" sont légion. Cela fait beaucoup de monde. D'autant que d'après l'ONG SOVA, spécialisée dans le suivi de la xénophobie, les groupuscules de l'ultradroite ont de plus en plus de sympathisants en Russie. Grâce à leur organisation horizontale, ils échappent à la vigilance des autorités.
Leurs cibles favorites sont les travailleurs migrants d'Asie centrale et les "antifa". "Ces gens pensent mener une guerre de partisans. Pour eux, tuer un balayeur tadjik est un acte héroïque", explique Alexandre Verkhovski, le directeur de SOVA. Face à ce phénomène, "les autorités réagissent de façon incohérente et confuse", estime le chercheur.
Dans la salle d'attente du tribunal, en face de la salle 507, Alexandre Tikhonov, le père de Nikita, fait les cent pas. Cet ancien officier du KGB à la retraite est "fier" de l'engagement militant de son fils : "Nikita tient de moi son goût pour l'histoire. C'est vrai, il a mal vécu l'effondrement de l'URSS, la persécution des Russes. Il y a de quoi ! Voyez cet afflux incessant d'immigrés chez nous. C'est qu'ils vivent selon leurs propres règles ! Mon fils défend la race blanche. En tant que Française, vous comprenez certainement car vous avez la même chose chez vous... Et ce procès ! Vous l'avez sans doute compris, tout est orchestré par le FSB..."